Le Canada est un chef de file international en matière de coproduction, avec des traités en vigueur avec plus de 60 pays, un nombre qui ne cesse d’augmenter. Mais que se passe-t-il dans les coulisses d’un projet de coproduction? Pour célébrer la présence du Canada au Festival international du film de Berlin et au European Film Market (EFM) de cette année, qui a lieu du 12 au 22 février 2026, nous nous sommes entretenus avec les créatrices et créateurs locaux derrière la réalisation ou la production de quatre coproductions canadiennes à l’affiche au festival ou au marché. Ils et elles nous parlent d’inspiration, d’histoires canadiennes, et nous décrivent leur parcours dans le domaine de la coproduction.
Commençons par les longs métrages! Deux coproductions canadiennes, soutenues par Téléfilm Canada et Eurimages, ont été sélectionnées cette année (Nina Roza dans la section Compétition et Paradise dans la section Panorama), et une coproduction animée, The Last Whale Singer (Vincent et la prophétie des mers), participe à la première édition des Journées de l’animation du European Film Market (EFM). D’autres longs métrages canadiens seront projetés dans le cadre de Perspective Canada et de First Look, où des agents de vente et des programmateurs de festivals pourront voir en primeur des extraits de huit coproductions canadiennes actuellement en postproduction, comme Where the River Begins.
Faites connaissance avec certaines des voix canadiennes derrière des projets de calibre mondial, et découvrez comment la coproduction a façonné leurs films :
Panorama
PARADISE (Canada-France)
Entract Studios (Canada), EMAfilms (Canada), Constellations Productions (France).
Ce premier long métrage du cinéaste nommé aux Oscars Jérémy Comte, dont le court métrage de 2018, Fauve, a obtenu une nomination aux Academy Awards dans la catégorie du Meilleur court métrage de fiction, est présenté en première mondiale dans la prestigieuse section Panorama de la Berlinale. Après avoir été présenté en primeur à Sundance (où il a récolté un important prix), Fauve a obtenu un prix Écran canadien et a été inscrit sur la liste des dix meilleurs films canadiens du TIFF.
Dans son film Paradise, fruit de dix ans de travail et coécrit avec son ami proche Will Niava, un scénariste canadien ayant grandi au Ghana (dont le court métrage Jazz Infernal a récemment remporté le Prix du jury du court métrage international de fiction au Festival du film de Sundance!), nous suivons les parcours parallèles de deux hommes, l’un au Ghana et l’autre au Canada, tous deux à la recherche de leur père. « L’idée m’est venue d’une expérience personnelle vécue à l’adolescence, et de thèmes spécifiques que je désirais explorer : la confiance, l’amour, la distance, et la façon dont nous sommes tous liés », explique Comte.
« Ce film est comme une rencontre entre deux cultures, et c’est pourquoi sa participation à la Berlinale revêt une grande importance », ajoute le cinéaste de Montréal. « Panorama est une magnifique section qui présente des histoires audacieuses et novatrices, et c’est dans cette optique que nous avons essayé de faire un film qui donne matière à réflexion. Personnellement, je cherche à rejoindre le public et à susciter des discussions intéressantes avec les gens. »
Remerciant ses producteurs d’avoir maîtrisé les détails du processus de coproduction pendant qu’il se concentrait sur la création, Comte décrit son premier long métrage comme une œuvre ambitieuse, portée par de grandes idées, qui lui a valu de nombreux voyages au Ghana où le film a été tourné en partie. « Grâce à la coproduction, nous avons pu faire passer le film à un niveau supérieur », explique-t-il.
Il estime que de réaliser un film en coproduction l’a transformé en tant qu’artiste et en tant que personne. « Lorsqu’on crée un premier long métrage, on en apprend beaucoup sur le métier, on collabore et on communique avec l’équipe, et on veut rester les pieds sur terre tout au long du processus. On ne sait jamais si un film va plaire au public ou non, on ne peut que parler avec son cœur, être sincère, et essayer d’apprécier le processus… Je suis très reconnaissant envers les programmateurs [de la Berlinale] qui ont choisi Paradise et j’ai vraiment hâte de présenter mon film! »
Competition
NINA ROZA (Canada-Italie-Bulgarie-Belgique)
Colonelle films (Canada), Umi Films (Italie), Ginger Light (Bulgarie), Premier Studio Plus (Bulgarie), Echo Bravo (Belgique).
Le film Nina Roza de Geneviève Dulude-De Celles est présenté en première mondiale à la Berlinale, en compétition officielle! Pour cette réalisatrice de Montréal, ce festival est une occasion de boucler la boucle. Non seulement sera-t-elle entourée de son équipe dévouée de collaboratrices et collaborateurs internationaux, mais elle sera également de retour au festival qui a récompensé son premier long métrage, Une colonie, qui a remporté les grands honneurs dans la section Generation Kplus de la Berlinale en 2019.
Son deuxième long métrage de fiction, Nina Roza, est fondé en partie sur l’idée de ce qui pourrait arriver si une personne immigrante devait retourner dans son pays d’origine pour la première fois, et sur une vidéo virale qu’elle a vue par hasard. « Je suis tombée sur une vidéo virale à propos d’une enfant artiste peintre, et j’ai été frappée par sa maturité, ce qui m’a amenée à me renseigner sur ces enfants et à m’intéresser au processus d’acquisition de leurs œuvres d’art, où la confiance est en jeu. On ne sait pas s’il y a un parent ou un adulte derrière tout ça, ce qui devient la quête de notre personnage principal, Mihail », dit-elle.
L’histoire derrière la réalisation de cette coproduction témoigne de la qualité de son récit, de la créativité de son équipe de production et de l’importance de sa présence sur les marchés internationaux. Par exemple, dans le cadre de l’événement Locarno Pro du Festival du film de Locarno l’été dernier, le film inachevé a remporté deux grands prix.
Ce retour à Berlin a quelque chose de spécial, mais pour Dulude-De Celles, la plus grande récompense est d’avoir la chance de travailler avec des « collaborateurs et collaboratrices fantastiques », et d’entretenir les relations créatives internationales qui ont donné vie à cette histoire. « J’ai une famille artistique au Québec, et je peux maintenant dire que j’ai une famille artistique en Belgique, en Bulgarie et en Italie – je suis vraiment chanceuse. »
Pour en savoir plus sur la réalisation de Nina Roza, lisez notre article de fond en cliquant ici!
Journées de l’animation du European Film Market
Un tout nouveau programme qui présente des projets d’animation ayant un fort potentiel de marché, réunissant des collaborateurs et des investisseurs.
THE LAST WHALE SINGER (Canada-Allemagne-République tchèque)
La Boîte à Fanny (Canada), Telescope Animation (Allemagne), PFX (République tchèque).
Pour la productrice chevronnée Fanny-Laure Malo de la maison de production montréalaise La Boîte à Fanny (The FLM Box), la réalisation du film The Last Whale Singer (Vincent et la prophétie des mers) a été une succession de « premières fois ». Il s’agit de son premier projet en anglais, de son premier film d’animation, et de sa première coproduction internationale. Rien d’étonnant, donc, à ce que ce long métrage, déjà vendu dans plus de 20 territoires et qui sortira en salles en Allemagne, en République tchèque et en Pologne ce mois-ci et dans tout le Canada plus tard cette année, fasse l’objet d’une étude de cas approfondie lors de la première édition des Journées de l’animation du European Film Market de Berlin!
Porté par une histoire « très personnelle, mais aussi très universelle » ayant un attrait international, le film (qui véhicule aussi un message environnemental) parle de la « confiance en soi et de la capacité à trouver sa force intérieure pour changer le monde », dit Malo.
Malo a embarqué dans le projet en 2019, suite au conseil d’un ami producteur. Il a dit : « Comme tu t’y connais en financement, tu devrais vraiment leur parler. J’ai l’impression que le courant passerait. » Dès leur première réunion virtuelle en 2020, il était évident qu’elle et l’équipe étaient « sur la même longueur d’onde sur le plan créatif », et elles ont commencé à travailler ensemble activement durant la pandémie. « Le fait qu’il s’agissait d’une animation était un avantage », dit-elle au sujet du processus de coproduction. « Les membres de l’équipe pouvaient travailler à distance de leurs territoires respectifs. »
Ce qu’elle a préféré dans le processus? La collaboration créative avec les différents partenaires du projet. À ce sujet, Malo se réjouit que le scénariste et réalisateur du film, Reza Memari (Allemagne), ait ouvertement accueilli les suggestions créatives. « Il a vraiment compris l’avantage d’avoir des esprits créatifs de différents pays qui apportent leur vision du film! »
Outre les 20 minutes d’animation réalisées au Canada, le mixage du film a été entièrement fait au Canada (exception faite de la musique, enregistrée en République tchèque avec un compositeur islandais). « Nous avions un formidable arrangement. Reza était en Allemagne, et pour les enregistrements vocaux originaux, nous avions un directeur de voix avec moi en studio à Montréal. Reza parlait au directeur de voix, qui dirigeait les acteurs et actrices. »
En fin de compte, elle estime que la communication et la gentillesse sont au cœur d’une collaboration internationale. « C’est si important de se parler pour vrai. Les trois membres de notre équipe de production avaient des discussions tellement ouvertes, se demandant sans cesse : « Comment te sens-tu aujourd’hui? Tu prends soin de toi? » Cette façon de communiquer avec bienveillance est super inspirante. J’espère que cela apportera plus d’amabilité et d’attention sincère dans notre travail, et que cela dictera la nouvelle façon de faire des affaires. Alors que des plans pour une suite sont déjà dans les cartons, Malo souligne que « nos partenaires internationaux disent apprécier notre professionnalisme et notre rigueur, la façon dont nos équipes travaillent avec le cœur et s’investissent pleinement, tout en obtenant des résultats concrets. »
Initiative First Look de Téléfilm Canada
WHERE THE RIVER BEGINS (Donde Comienza el Río) (Canada-Colombie)
12 PM (Canada), Inercia Películas (Colombie), Midi La Nuit (Canada).
Selon Juan Andrés Arango, les films transportent l’énergie des gens qui les ont faits. « J’ai eu la chance que mon film soit réalisé avec beaucoup de passion par toute l’équipe », dit le scénariste et réalisateur d’origine colombienne basé à Montréal. Il parle ici de son troisième long métrage, Where the River Begins, qui sera présenté dans le programme First Look durant le European Film Market (EFM). (Organisée par Téléfilm Canada, First Look est une séance de projection de huit extraits de six minutes chacun de longs métrages actuellement en postproduction, offrant un « premier regard » aux agents de vente et aux programmateurs de festivals internationaux.)
Tourné en Colombie, pays natal d’Arango, Where the River Begins raconte l’histoire d’une jeune immigrante autochtone qui s’aventure dans la jungle avec sa fille. « Pour moi, l’esprit du film, c’est de “renouer avec quelque chose que nous avons au plus profond de nous” » dit Arango. « Pour le personnage principal – et aussi pour toute l’équipe de production –, c’est d’entreprendre un voyage géographique, mais aussi, de se reconnecter à ce lieu en nous que l’on appelle notre chez-soi. Un lieu qui demeure en nous, où se trouvent nos racines, et qui ne change pas, même si le monde ne cesse de changer. »
Arango a choisi avec soin ses partenaires de production. « Nous avons choisi des personnes qui adhèrent réellement à l’esprit et à l’énergie du film, dont l’amour et la passion ont permis au film de fonctionner. Pas seulement mon amour et ma passion, mais celles de tous les artistes travaillant ensemble », explique Arango, dont le premier long métrage de 2012, La Playa DC, a remporté un Lions Film Award au Festival international du film de Rotterdam après avoir été présenté en première à Cannes, dans la section Un Certain Regard.
De Bogota à la jungle, tourner en Colombie a été « très intense », dit-il, ajoutant que la productrice colombienne Paola Pérez Nieto (Inercia Peliculas) « m’a vraiment aidé à organiser mes voyages de recherche dans la région, assurant toute la coordination, elle qui possède une grande expérience sur le terrain là-bas ». Malgré sa complexité, le tournage s’est avéré incroyablement valorisant pour l’équipe. « Tout le monde était passionnément attaché à cette histoire », dit-il. « Nous avons voyagé partout au pays, tournant dans des conditions de chaleur extrême, puis nous sommes allés dans la jungle. Comme les communautés [locales] veillaient toujours sur nous, nous avons travaillé avec elles pendant très longtemps, ce qui nous a permis de pénétrer dans ces territoires et d’y travailler en toute sécurité. Notre équipe regroupait des membres de différents pays, et cette passion et notre amitié nous ont permis de vivre une expérience incroyable. »
La société norvégienne Stær s’est jointe au projet en tant que coproducteur financier par l’intermédiaire de Sorfond, à la suite de deux marchés : le Forum de coproduction de San Sebastián (où le projet a aussi décroché le prix DALE), et L’Atelier de Cannes. La postproduction a été réalisée à Montréal. « J’aime leur énergie et leur fraîcheur, c’est une combinaison parfaite », dit-il de ses partenaires québécois.
Arango est impatient de présenter un avant-goût de son œuvre d’amour à First Look! « Berlin est une si belle ville, ouverte à la diversité des voix du monde entier, et je pense que c’est l’endroit idéal pour présenter cette version courte du film », dit-il. « Nous sommes activement à la recherche d’un agent de ventes qui sera charmé par le projet. Le film a été fait avec amour et nous recherchons des partenaires qui aimeront le film autant que nous. »
Au final, il se dit reconnaissant et inspiré par l’expérience de coproduction du film Where the River Begins. « Cela a prouvé hors de tout doute que des personnes de cultures et de pays différents peuvent travailler ensemble pour créer quelque chose. Je pense que le film contient réellement une part de la sensibilité de tous ceux et celles qui y ont travaillé, et que cette diversité est ce qui en fait une œuvre riche et puissante. »